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Il y a des circuits qui collent à la peau d’un constructeur comme une seconde nature. Pour Alpine Endurance Team, Le Mans n’est pas simplement une course — c’est un territoire mental, presque une obsession générationnelle. Quand Jean Rédélé engage la première M63 dans la Sarthe en 1963, la petite écurie dieppoise n’a encore rien prouvé à ce niveau.
Elle va pourtant y construire une part essentielle de sa mythologie, par accumulations successives, par entêtement, par victoires de catégorie d’abord — dès 1964 — puis par la consécration absolue que le monde entier retient : le 10 juin 1978, à l’aube d’un dimanche normand, la Renault-Alpine A442B de Didier Pironi et Jean-Pierre Jaussaud franchit la ligne en vainqueur absolu. Une victoire qui résonne encore.
Le retour de 2013 avait renoué ce fil distendu par les années, avec trois succès en LMP2 qui ont rassuré sur la capacité de la structure à tenir la distance au plus haut niveau. Mais l’ambition ne s’accommodait pas longtemps de cette antichambre.
L’arrivée de l’A424 en catégorie Hypercar, en 2024, signifiait clairement que le constructeur au A fléché voulait jouer dans la cour des grands — Toyota, Ferrari, Porsche, Peugeot. Pas en figurant. En prétendant.
Trois ans plus tard, la 94e édition des 24 Heures du Mans sera la dernière de l’A424 sur ce circuit. Dernière danse. Et les dernières danses ont parfois une saveur que les premières ne connaissent pas.
Trois saisons pour comprendre ce que Le Mans demande vraiment
On sous-estime souvent ce que représente l’apprentissage dans une discipline comme l’endurance de haut niveau. Le Mans ne ressemble à rien d’autre : ses lignes droites qui couchent les vitesses au-delà de 340 km/h, ses virages lents et techniques, sa nuit qui réorganise les hiérarchies, ses neutralisations qui redistribuent les cartes quand on s’y attend le moins. Arriver là avec une voiture neuve et une équipe en construction, c’est s’exposer délibérément à la brutalité pédagogique du circuit.



La première année en Hypercar a été exactement ça : une leçon. Sévère, mais utile. L’édition suivante a marqué un premier tournant avec un double Top 10 qui prouvait que l’A424 progressait vite, que la mécanique tenait, que les hommes comprenaient mieux les exigences de la voiture. Puis Fuji 2025 a changé quelque chose dans la nature même du projet. En remportant les 6 Heures du Japon, Alpine Endurance Team ne démontrait plus seulement son potentiel — elle inscrivait son nom sur le tableau des vainqueurs du WEC. La différence est considérable psychologiquement, autant pour l’équipe que pour le reste du plateau.
Spa, en répétition générale de mai, a rappelé que rien n’est jamais acquis dans ce championnat. Une stratégie peut s’effondrer sur un safety car mal tombé, un pneu qui ne monte pas en température, un arrêt aux stands qui déraille de vingt secondes. Ces épreuves-là forgent les équipes autant que les victoires. Alpine repart dans la Sarthe avec trois ans de ce matériau brut accumulé.
Une préparation qui ne laisse rien au hasard
Entre Spa et Le Mans, Alpine n’a pas levé le pied. Les deux A424 ont été entièrement démontées, inspectées composant par composant, puis reconstituées selon les spécifications arrêtées pour cette dernière campagne mancelle. Le travail sur simulateur a tourné à plein régime — cartographies aérodynamiques, scénarios de dégradation pneumatique, simulations de neutralisations prolongées en pleine nuit. Tout ce qui peut être anticipé l’a été.
Des essais privés ont ensuite été organisés au Paul Ricard pour valider les évolutions aéro et mécaniques développées tout l’hiver avec Le Mans comme horizon exclusif. Un dernier shakedown à Magny-Cours a permis de vérifier la cohérence de l’ensemble avant l’expédition dans la Sarthe. Ce genre de protocole minutieux ne garantit rien — Le Mans se charge toujours d’inventer des problèmes que personne n’avait imaginés — mais il réduit drastiquement la zone d’incertitude que l’équipe emmène sur la grille.



La gestion des pneumatiques Michelin, les procédures de pit stop chronométrées au dixième, les relais de nuit, la fiabilité des systèmes hybrides sous charge maximale prolongée : tout a été simulé, rejoué, amélioré. Car aux 24 Heures du Mans, les batailles se gagnent souvent dans le silence des garages, des semaines avant que les moteurs se mettent en route.
Deux équipages complémentaires, un total de trente-six départs au Mans
Alpine A424 n°35 — Da Costa, Milesi, Habsburg
António Félix da Costa, Charles Milesi et Ferdinand Habsburg forment un trio dont la somme d’expérience mancelle est impressionnante. Milesi et Habsburg avaient remporté ensemble la catégorie LMP2 en 2021 — une victoire construite sur la rigueur et la gestion — avant que da Costa n’ajoute son propre succès dans la même catégorie l’année suivante. Trois pilotes qui savent ce que coûte un 24 Heures en termes de concentration, de gestion des émotions sous pression nocturne, et de sang-froid quand la stratégie force des décisions contre-intuitives.

Alpine A424 n°36 — Makowiecki, Gounon, Martins
Frédéric Makowiecki, vainqueur en GTE Pro en 2022, connaît le Circuit de la Sarthe dans ses moindres recoins et ses moindres variations d’adhérence selon les heures. Jules Gounon apporte une densité d’expérience en endurance internationale que peu de pilotes de sa génération peuvent revendiquer. Et puis il y a Victor Martins — débutant dans ce format, mais pas novice dans la compétition de haut niveau. Le Français suivra tout au long de la semaine le programme spécifique ACO réservé aux rookies, conçu pour que l’apprentissage du circuit se fasse par couches successives, sans précipitation. Makowiecki et Gounon sont là aussi pour encadrer, transmettre, stabiliser.
Au total, les six hommes cumulent trente-six départs aux 24 Heures du Mans. Ce chiffre n’est pas anodin dans une discipline où l’expérience collective d’une équipe fait souvent la différence quand la nuit s’éternise et que les hiérarchies se redistribuent.
Le Pesage, la Journée Test et le nouveau format Hyperpole : le détail de la semaine mancelle
Le Pesage — vendredi 5 juin
Le Mans commence toujours en ville avant de commencer sur piste. Le Pesage est ce rituel populaire où les voitures sont soumises aux vérifications techniques de la FIA et de l’ACO sous les yeux d’un public massé sur les trottoirs du centre-ville du Mans. Pour les équipes, c’est la confirmation officielle que la machine est prête. Pour les spectateurs, c’est le premier contact physique avec des prototypes qu’ils ne verront ensuite qu’à plus de 300 km/h. Cette proximité fait partie de l’identité irremplaçable de l’épreuve. Les deux Alpine passeront au Pesage le vendredi 5 juin, la n°35 à 17h10 et la n°36 à 17h20, après une présentation collective à 16h15.
La Journée Test — dimanche 7 juin
Deux séances de trois heures — 10h00-13h00 et 15h30-18h30 — constitueront la première prise de contact des A424 avec le tracé dans leur configuration 2026. L’enjeu n’est pas de signer un temps. L’enjeu est de valider : les choix techniques de l’hiver, les trois composés Michelin disponibles, les réglages de base qui serviront de référence pour toute la semaine. Victor Martins aura par ailleurs une place centrale dans ce programme — chaque kilomètre parcouru sur ce circuit est une information que l’on ne peut obtenir nulle part ailleurs.
Le nouveau format Hyperpole — jeudi 11 juin
L’édition 2026 introduit une modification substantielle du format qualificatif. Les quinze premiers de la session qualificative initiale accèdent à l’Hyperpole 1, disputée avec un pilote désigné par équipage. Les dix meilleurs de cette session rejoignent ensuite l’Hyperpole 2, où un second pilote peut prendre le volant pour tenter de décrocher la pole.
Cette structure à double entrée change profondément la logique de préparation : trois pilotes peuvent potentiellement rouler en qualification sur des sessions distinctes, ce qui impose une gestion des pneumatiques et de la fraîcheur physique plus fine qu’auparavant. Chez Alpine, la pole n’est pas l’objectif déclaré. La position de départ compte, mais pas autant que l’état mécanique et humain de l’équipe au moment où le drapeau tricolore s’abaisse le samedi à 16h00.
Programme complet des 24 Heures du Mans 2026
| Date | Horaire | Événement |
|---|---|---|
| Vendredi 5 juin | 16h15 | Pesage Alpine #35 et #36 |
| 17h10 | Vérifications techniques #35 | |
| 17h20 | Vérifications techniques #36 | |
| Samedi 6 juin | 15h00 – 16h00 | Roulage en centre-ville |
| Dimanche 7 juin | 10h00 – 13h00 | Journée Test |
| 15h30 – 18h30 | Journée Test | |
| Mardi 9 juin | 14h00 – 15h15 | Pit Stop Challenge |
| 15h30 – 17h30 | Séance d’autographes | |
| Mercredi 10 juin | 14h00 – 17h00 | Essais libres 1 |
| 19h30 – 20h00 | Qualifications Hypercar | |
| 22h00 – 00h00 | Essais libres 2 | |
| Jeudi 11 juin | 14h45 – 17h45 | Essais libres 3 |
| 21h05 – 21h25 | Hyperpole 1 | |
| 21h40 – 21h55 | Hyperpole 2 | |
| 23h00 – 00h00 | Essais libres 4 | |
| Vendredi 12 juin | 16h00 – 19h00 | Parade des pilotes |
| Samedi 13 juin | 12h00 – 12h15 | Warm-up |
| 16h00 | Départ de la 94e édition des 24 Heures du Mans | |
| Dimanche 14 juin | 16h00 | Arrivée de la 94e édition des 24 Heures du Mans |
Ce que cette édition dit vraiment d’Alpine
Dix-huit prototypes Hypercar sur la grille en 2026. La densité concurrentielle n’a probablement jamais été aussi élevée dans l’histoire récente de la catégorie reine mancelle. Toyota, Ferrari, Porsche, Cadillac, BMW, Peugeot — autant de constructeurs qui arrivent avec des ressources considérables et des années d’expérience dans ce format. Dans ce contexte, Alpine Endurance Team ne s’avance pas en outsider complaisant. Trois ans de montée en puissance, une victoire WEC au compteur, une équipe qui a grandi ensemble et qui comprend désormais dans ses tripes ce que la course demande — voilà ce que l’Alpine A424 Hypercar emmène dans la Sarthe.



Ce qui se joue ici dépasse largement le tableau des points. Cette édition est une forme de bilan. Non pas un bilan comptable, mais un bilan de cohérence : est-ce que le projet, tel qu’il a été conçu et mené depuis 2024, aura tenu ses promesses ? Est-ce que l’équipe aura appris assez vite, investi au bon endroit, su s’adapter quand il le fallait ? Le résultat du dimanche 14 juin à 16h00 sera une partie de la réponse. Pas toute la réponse — Le Mans distribue parfois ses verdicts de façon terriblement injuste — mais une partie significative.
Philippe Sinault, Team Principal Alpine Endurance Team
« C’est toujours une fierté de représenter Alpine, un constructeur français, sur une épreuve aussi emblématique que les 24 Heures du Mans. Nous sommes tous impatients et enthousiastes d’y être, mais il faudra également savoir gérer notre énergie et nos efforts sur ce véritable marathon de dix jours. Le Pesage en sera la première étape avec un moment de partage avec le public avant la Journée Test.
Cette première journée en piste sera particulièrement importante puisqu’elle nous permettra de découvrir l’A424 dans sa configuration 2026 sur ce tracé après tout le travail réalisé ces derniers mois autour de cette course. Nous avons fait beaucoup de développement et d’évolutions avec Le Mans en ligne de mire et ces deux séances de trois heures seront essentielles pour valider nos choix techniques, accumuler un maximum de kilomètres et évaluer les trois composés pneumatiques mis à notre disposition par Michelin.
ictor Martins en profitera également pour poursuivre son apprentissage de la catégorie et se familiariser avec toutes les spécificités de ce circuit au profil unique. Nous avons donc un programme extrêmement chargé. Le piège serait de rechercher la performance absolue. Le but est d’avoir dimanche soir un maximum de certitudes sur nos réglages de base tout en ayant permis à nos équipages de retrouver leurs repères ou d’acquérir l’expérience nécessaire pour aborder sereinement la suite.
Cela se poursuivra en essais libres dès mercredi prochain. Le nouveau format des qualifications ajoute une dimension stratégique supplémentaire puisque les trois pilotes d’une voiture peuvent être amenés à rouler lors des différentes sessions jusqu’à l’Hyperpole 2. Cela en modifie forcément l’approche, mais il ne faut pas se tromper de combat. Notre priorité reste la préparation de la course. De nos premiers mètres dimanche matin au grand départ samedi prochain, chaque tour devra avant tout servir notre objectif principal : être prêts pour les 24 Heures du Mans. »
L’A424 au crépuscule de sa vie mancelle
Dans quelques jours, lorsque le drapeau tricolore s’abaissera devant les soixante-deux voitures engagées sur la ligne de départ de la Fonderie, Alpine entamera ce que le sport automobile produit de plus singulier : vingt-quatre heures où la technique, l’humain et le hasard se disputent constamment le dernier mot. L’A424 arrive là avec ce que ses débuts ne lui permettaient pas d’avoir — une maturité de prototype rodé, des pilotes qui ont mémorisé chaque aspérité du bitume, des ingénieurs qui savent lire une course avant qu’elle ne s’emballe.
Pour la marque née de l’obstination d’un homme à Dieppe, cette 94e édition est davantage qu’un rendez-vous au calendrier. Elle est le trait d’union entre une histoire qui commence en 1963 et ce que la marque choisira d’être demain. Les plus belles pages mancelles ont rarement été écrites par ceux qu’on attendait. Alpine le sait mieux que quiconque.
Source : Alpine Endurance Team



