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Luca de Meo quitte Renault : Alpine face à son destin

Le 15 juillet 2025, Luca de Meo quittera ses fonctions à la tête du groupe Renault. L’annonce, faite au lendemain des 24 Heures du Mans, a provoqué un choc aussi bien à Boulogne-Billancourt que dans le paddock d’Alpine.

En cinq ans, l’Italien aura profondément transformé la marque sportive française. Mais son départ intervient alors qu’Alpine est à un tournant crucial de son histoire.

Luca de Meo : l’annonce surprise durant les 24 heures du Mans

Il était là, ce samedi matin du 14 juin, au cœur du circuit sarthois, attentif au roulage de l’Alpenglow Hy6. Veste Alpine sur les épaules, sac à dos nonchalamment posé sur l’épaule, Luca de Meo observait la fusée bleue à hydrogène fendre les Hunaudières à 313 km/h. Quelques heures plus tard, à la stupeur générale, il déposait sa démission. L’onde de choc n’a pas tardé : -9 % à la Bourse de Paris pour Renault, soit près d’un milliard d’euros de capitalisation évaporé. En apparence, un départ brutal. En réalité, une sortie savamment orchestrée.

Depuis son arrivée à l’été 2020, Luca de Meo a vu dans cette marque une pépite dormante, une opportunité industrielle et émotionnelle à l’heure où Renault cherchait un second souffle. L’opération Renaulution, annoncée en janvier 2021, est sans doute l’une des transformations les plus importante de l’histoire du constructeur : Alpine devenait une Business Unit à part entière, fusionnant Renault Sport Cars, Renault Sport Racing et Alpine Cars sous une bannière unique.

Mieux, elle devenait le fer de lance de l’innovation électrique et sportive du groupe.

Alpine à l’heure des choix technologiques

L’alignement stratégique fut rapide : son entrée en Formule 1, relance commerciale spectaculaire de l’A110 (+74 % de ventes en 2021), élargissement de la gamme, passage à l’électrique et projets à haute teneur technologique comme la plateforme APP ou les prototypes à hydrogène.

Luca de Meo n’a cessé de multiplier les signaux forts : production du crossover GT à Dieppe en 2025, développement d’une supercar prévue pour 2028, partenariats inédits avec Google, Verkor ou RedBird Capital. Alpine passait de label iconique à acteur industriel mondial.

Mais le timing du départ interpelle : c’est justement à l’instant où Alpine s’apprête à franchir un cap industriel majeur qu’il quitte le navire. En fin d’année 2025, Alpine lancera l’A390, un crossover GT électrique, deuxième modèle d’une nouvelle gamme zéro émission après l’A290. Cette dernière, déclinaison sportive de la Renault 5 électrique, doit impérativement rencontrer le succès commercial pour assurer du cash-flow et pérenniser les investissements futurs. Car l’électrification a un coût, et Alpine s’est engagée à marcher dans cette direction à marche forcée.

L’objectif, rappelé lors de l’Alpine Future Tour en 2023, est de créer un véritable « Dream Garage » : sept modèles d’ici 2030, 100 % électriques, allant du roadster compact à la berline de segment E. Mais cette ambition inquiète certains Alpinistes. Est-ce que le public suivra ? La technologie séduit, mais l’émotion automobile, souvent thermique, n’est pas si facile à convertir.

De Meo part-il à l’instant où le doute commence à l’emporter ? Lancer un plan aussi engageant, pour ensuite se retirer, laisse perplexe.

Surtout que certains se souviennent encore de 2021, lorsque Renault frôlait la catastrophe financière. Si demain le groupe vacille, Alpine pourrait devenir un fusible. Ses technologies sont certes dérivées étroitement de Renault, mais en cas de crise, le pragmatisme pourrait pousser à sacrifier cette vitrine. Dans cette optique, plusieurs voix internes espèrent que le successeur de De Meo osera ajuster la trajectoire : ramener du thermique, ou du moins assurer un mix équilibré, pour ne pas couper Alpine de ses racines sportives.

Alpine Future Tour 2023 - Ev A110 A310 A390
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D’ailleurs, certains scénarios évoquent déjà la possibilité que la future A110 électrique de 2026 puisse faire machine arrière. Conçue sur une plateforme modulaire, elle pourrait à terme adopter une motorisation thermique ou hybride, grâce aux ressources techniques de la nouvelle entité HORSE.

Née d’une co-entreprise entre Renault et Geely, cette division spécialisée dans les groupes motopropulseurs conserve l’expertise nécessaire pour développer des motorisations alternatives – y compris thermiques modernes adaptées aux carburants synthétiques.

Ce filet de sécurité permettrait à Alpine de rester agile si la réglementation ou le marché venaient à se retourner.

BWT Alpine Formula One Team : Une équipe en déséquilibre chronique

Sur le plan sportif, les résultats n’ont pas suivi la même trajectoire. Malgré l’investissement massif (près de 250 millions d’euros annuels), BWT Alpine F1 Team traverse une période d’instabilité chronique. Le départ d’Oliver Oakes, la nomination trouble de Flavio Briatore — recruté par Renault, non par l’équipe F1 — et désormais la démission de Luca de Meo, unique architecte de la vision Alpine en compétition, laissent l’équipe sans leadership solide.

Montreal, Quebec - June 15: Franco Colapinto Of Argentina Driving The (43) Alpine F1 A525 Renault On Track During The F1 Grand Prix Of Canada At Circuit Gilles-Villeneuve On June 15, 2025 In Montreal, Quebec. (Photo By James Sutton/Lat Images)
Montreal, Quebec – June 15: Franco Colapinto Of Argentina Driving The (43) Alpine F1 A525 Renault On Track During The F1 Grand Prix Of Canada At Circuit Gilles-Villeneuve On June 15, 2025 In Montreal, Quebec. (Photo By James Sutton/Lat Images)

L’Alpine A525 est en retrait, les résultats stagnent, et Pierre Gasly, seul repère sportif, commence à faire entendre sa lassitude. Si la saison 2026, avec le passage au V6 Mercedes, n’apporte pas une amélioration nette, il est fort probable qu’il explore d’autres options. La patience a des limites, et les promesses d’un statut de team leader non honorées depuis trois saisons pourraient bien précipiter son départ.

Renault E-Tech 20B Alpine F1 Team
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Au-delà des performances brutes, c’est l’image d’Alpine en Formule 1 qui se détériore. L’abandon du programme moteur Renault — mal digéré dans les rangs historiques — continue de hanter les couloirs de Viry-Châtillon. Plus grave encore, les choix managériaux récents, marqués par l’éviction d’Esteban Ocon et l’absence de soutien pour Jack Doohan, nourrissent une réputation de désorganisation. Certains observateurs évoquent un fonctionnement à la Red Bull d’Horner… sans le panache ni les résultats.

Interrogé par Reuters, Briatore l’affirme avec flegme : « Rien, absolument rien. Rien n’a changé pour moi. Ni pour moi, ni pour l’équipe. Et félicitations à Luca pour son nouveau poste. »

Franco Colapinto
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Au cœur de l’organigramme, un autre dossier attire l’attention : celui de Franco Colapinto. Le jeune Argentin, arrivé en remplacement de Jack Doohan, disposait d’un contrat à évaluer sur cinq courses. Si ses débuts ont été timides, son Grand Prix du Canada – terminé à la 13e place – a rassuré Enstone.

Flavio Briatore le martèle : « L’équipe est satisfaite avec Franco, point final. » Et d’ajouter non sans agacement : « Le problème, c’est que la presse publie beaucoup de bêtises… toutes ces histoires viennent d’Argentine. »

Alpine F1 Team A524 Ocon Gasly 2024 Grand Prix D'Espagne Essais Flavio Briatore Bwt Alpine Formula One Team
Flavio Briatore (Ita) Alpine F1 Team Executive Advisor. Formula 1 World Championship, Rd 10, Spanish Grand Prix, Friday 21St June 2024. Barcelona, Spain.

L’après De Meo : garder le cap sans perdre l’élan

Difficile pourtant de dresser un bilan clair et définitif de Luca de Meo chez Alpine. Le nouveau plan produit, dévoilé en 2023, n’a même pas un an d’existence, et l’électrification connaît déjà des vents contraires en France comme en Europe. L’Alpine A390, prévu pour fin 2025, semble prometteur sur le papier, mais c’est bien la prochaine génération d’A110 électrique qui constituera le vrai test.

Sera-t-elle capable de reproduire, ou mieux, de dépasser le succès d’estime de l’A110 thermique lancée en 2017 ?

Car malgré les louanges, celle-ci ne s’est vendue qu’à environ 30 000 unités, avec plus de 60 % des ventes concentrées sur le seul marché français.

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L’internationalisation d’Alpine reste inachevée, et la récente remise en cause des politiques d’importation aux États-Unis par l’administration Trump freine brutalement les ambitions d’expansion outre-Atlantique. Un SUV haut de gamme, initialement prévu au-dessus de l’A390 pour ce marché, est désormais gelé.

Ce programme s’inscrit dans une stratégie plus large : Alpine refuse désormais de s’enfermer dans une seule voie technologique. Électrique, hydrogène, thermique de synthèse : tout est étudié. L’ambition est claire : survivre, et mieux, rebondir avec pertinence dans un univers automobile morcelé, incertain, mais toujours avide d’émotion mécanique. Car au-delà de la technologie, Alpine a besoin de rêve, d’émotion mécanique. L’électrique est une nécessité, mais l’aura d’Alpine s’est construite sur des sportives légères, vivantes, parfois rugueuses. C’est dans cet équilibre entre avenir technologique et passion mécanique que se jouera la décennie post-de Meo.

Quant aux projets spéciaux, leur avenir semble incertain. L’Alpenglow Hy6, joyau de technologie et symbole d’un futur audacieux, poursuivra-t-elle son développement sans son principal défenseur ?

Le V6 à hydrogène de 800 ch, conçu à Viry-Châtillon, ne verra sans doute jamais la série. La future supercar, annoncée pour 2028 avec des motorisations alternatives, reste à valider par le prochain patron. Et le prototype Alpenglow, déjà devenu la voiture à hydrogène la plus rapide du Mans.

Reste une certitude : Luca de Meo laisse un héritage profond. Alpine est passée d’une marque en suspens à une structure consolidée, avec un réseau mondial (140 points de vente fin 2024), une feuille de route claire (7 modèles électriques d’ici 2030) et une identité sportive retrouvée. En interne, les ingénieurs parlent d’une « culture Alpine » désormais palpable, où l’exigence technique rencontre la passion du sport.

Comme le rappelait Pierre Gasly au Mans : « Luca, c’est une personne très inspirante. C’est grâce à lui si Alpine a pu se projeter aussi haut. »

Mais l’avenir est suspendu à un nom. Celui du successeur. Renault n’a pas encore tranché. Plusieurs profils circulent – Denis Le Vot, Maxime Picat – mais la ligne directrice n’est pas encore définie. La seule promesse faite par Jean-Dominique Senard, président du CA de Renault, est de poursuivre la stratégie engagée. Encore faut-il qu’elle survive à l’épreuve de la réalité.

En quittant Renault, Luca de Meo tourne la page d’un chapitre décisif. Pour Alpine, la suite reste à écrire. Avec rigueur. Avec ambition.

Et avec, espérons-le, la même foi en l’innovation sportive française.

Source : Alpine Cars

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